Dans la période de prévision qui s’étend jusqu’en 2020, selon le modèle de l’AIE de politiques inchangées, la demande mondiale d’électricité et d’énergie pour la mobilité ne cesse de croître. En revanche, la demande de combustibles fossiles pour les applications fixes est appelée à marquer un palier dans la zone de l’OCDE, mais elle continuera d’afficher une tendance à la hausse en Chine et dans les pays en développement, allant de pair avec l’industrialisation rapide. Quant à la demande d’énergie des producteurs d’électricité, elle suivra l’évolution de la demande d’électricité, mais l’on s’attend à un ralentissement de sa croissance au fur et à mesure que seront installées de nouvelles centrales à meilleur rendement.
Qu’en serait-il, cependant, si l’on modifiait les politiques énergétiques en vigueur avant la conférence de Kyoto en adoptant de nouvelles mesures en vue de réduire les émissions de gaz à effet de serre liées à l’énergie ? Selon les prévisions de l’AIE, la consommation future d’énergie dans le monde serait très différente de celle que laissent supposer les projections tablant sur le maintien du statu quo, et cela ne s’explique pas uniquement parce que la croissance économique, les prix de l’énergie, la technologie et le comportement des consommateurs peuvent évoluer au fil du temps. La différence tient surtout au fait que les scénarios de politiques inchangées sont tout simplement inacceptables, en particulier compte tenu de la concentration croissante de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Par conséquent, les gouvernements des pays développés voudront changer la situation, comme en témoigne la conférence de Kyoto.
Il est impossible d’élaborer des prévisions exactes de l’offre et de la demande d’énergie, ou des émissions de CO2, sans d’abord connaître les politiques à mettre en œuvre et analyser leurs effets potentiels. Pour ce faire, il manque encore certains éléments de base, mais l’on peut quand même se forger une idée des secteurs où des réductions des émissions de CO2 seraient possibles et de la participation qui sera demandée aux consommateurs d’énergie à cet effet.
Des politiques de prix plus efficaces
Les politiques qui tendent, par la voie de la réglementation, à réduire uniformément l’intensité énergétique dans tous les secteurs et tous les pays aboutiront probablement, pour les consommateurs, à une perte de bien-être plus grande que des politiques de prix souples et qui s’adaptent à des conjonctures différentes. Tout bien considéré, il y a plus de chances que les politiques des prix réussissent à freiner les émissions de CO2 là où la nécessité s’en fait le plus sentir. (Notre analyse, menée dans une optique régionale globale, n’a pas pris en compte la possibilité que des pays remplissent leurs obligations par le biais d’activités exécutées conjointement, ou bien de transferts ou échanges de droits d’émission.)
La production totale d’électricité diminue dans les régions Amérique du Nord et Pacifique de l’OCDE par suite des restrictions de la demande finale d’énergie électrique imposées dans l’Analyse 1 de Kyoto ; la valeur du carbone qui s’ajoute aux prix des combustibles fossiles dans l’Analyse 2 de Kyoto produit un effet similaire, c’est-à-dire un recul de la demande. Qui plus est, quand la demande d’électricité s’accroît plus lentement, on construit moins de centrales.
Dans la région Europe de l’OCDE, la valeur du carbone ajoutée aux prix des combustibles fossiles ferait augmenter la demande d’électricité en raison d’un effet d’élasticité-prix croisé : la hausse des prix intérieurs du gaz entraînerait une progression de la part relative de l’électricité dans la demande finale pour le chauffage, or cette substitution ferait plus que compenser toute réduction de la demande d’électricité due à l’augmentation volontaire de son prix. Cependant, comme les nouvelles centrales seraient pour la plupart alimentées au gaz de toute façon, les émissions globales selon les analyses de Kyoto seraient plus faibles que les prévisions correspondantes du scénario de statu quo.
Les scénarios fondés sur les lois du marché et la réglementation prévoient, l’un comme l’autre, que la réduction des émissions nécessaire pour respecter les engagements pris à Kyoto s’obtient, pour moitié, à la faveur d’une expansion de la production d’électricité à partir d’énergie non fossile (nucléaire ou énergies renouvelables) pour remplacer les centrales au charbon, qui seront pour la plupart les premières à être déclassées. Il s’ensuit que, d’après les analyses de Kyoto, dans toutes les régions et à l’horizon 2010, la production d’électricité à partir de charbon est sensiblement inférieure à celle du scénario de politiques inchangées.
Les analyses de Kyoto sont encourageantes, bien que les résultats qu’elles permettent d’obtenir ne doivent être considérés qu’à titre indicatif et ne correspondent pas nécessairement à ceux qui interviendront réellement. Dans la pratique, les pouvoirs publics vont sans doute associer des changements implicites ou explicites des signaux des prix à des réglementations plus strictes. Quoi qu’il en soit, des réductions des émissions de CO2 auront lieu, même si les pouvoirs publics ne décident pas de changements d’orientation ; au surplus, le scénario de maintien du statu quo prend déjà en compte des estimations à cet égard.
On peut faire appel à plusieurs formules possibles, associant les économies d’énergie et la substitution interénergétique, pour aider à tenir les engagements pris à Kyoto. Pour les gouvernements, la prochaine étape sera de trouver le dosage des politiques qui cadre le mieux avec leur contexte national. Néanmoins, ces formules supposent toutes une inflexion décisive des tendances passées et il y aura des difficultés pratiques considérables. Étant donné qu’il reste relativement peu de temps, d’ici aux échéances comprises entre 2008 et 2012, pour respecter comme prévu les engagements de Kyoto, cela prouve que rien n’aura lieu si les gouvernements ne mettent pas en place les politiques et les mesures appropriées.
Selon les analyses de Kyoto, seule une action déterminée aboutira aux résultats souhaités. Cependant, l’étude de l’AIE montre aussi l’importance de la Chine et des autres pays en développement dans l’augmentation des émissions mondiales de CO2. Ces pays joueront un rôle considérable dans l’élaboration d’une solution à long terme du problème des gaz à effet de serre.
L’analyse de l’AIE cherche à mettre en lumière les possibilités et les contraintes et prend pour hypothèse que chaque région de l’OCDE s’efforcera de remplir ses engagements de Kyoto à l’horizon 2010. Deux analyses ont donc été menées, l’une fondée sur la réglementation, et l’autre sur la hausse des prix.
Dans le premier cas, l’«Analyse 1 de Kyoto», la moitié environ de la réduction des émissions de CO2 est obtenue en imposant une diminution additionnelle uniforme de 1,25 % par an de l’intensité énergétique dans tous les secteurs de demande finale et dans tous les pays de l’OCDE entre 1998 et 2010. L’autre moitié résulte du remplacement des combustibles fossiles dans la production d’électricité par de l’énergie non fossile, c’est-à-dire le nucléaire ou les sources d’énergie renouvelables.
Dans le second scénario, l’«Analyse 2 de Kyoto», au lieu de recourir à la réglementation, une valeur uniforme attribuée au carbone, autrement dit une taxe, s’ajoute au prix des combustibles fossiles, en fonction de leur teneur en carbone, dans la zone de l’OCDE. Cette surtaxe, qui serait suffisante pour induire la moitié environ de la baisse nécessaire des émissions de CO2 en vertu des objectifs de Kyoto, a été estimée à 250 dollars par tonne de carbone.
Du point de vue de leurs incidences, les deux analyses présentent des disparités frappantes. Des réactions et une dynamique différentes du côté des consommateurs entraînent, d’après l’Analyse 2 fondée sur le jeu du marché, des évolutions de la consommation très variables selon les types d’énergie et leurs applications. Par exemple, dans l’ensemble de l’OCDE, la consommation d’électricité et d’énergie pour répondre aux besoins de mobilité est beaucoup moins sensible aux prix que la demande de combustibles fossiles pour des applications fixes. C’est donc sur la demande de fioul domestique par exemple que l’impact de la valeur attribuée au carbone se ferait le plus sentir. Dans la région Amérique du Nord, la demande d’énergie est en général plus sensible aux prix que partout ailleurs dans l’OCDE. En effet, les prix de l’énergie y sont très faibles au départ, c’est pourquoi toute taxe venant s’y ajouter produit un effet marginal plus grand sur le coût total.